Les nombreuses voies du pacifisme

Le mot ‹ pacifisme › dérive des termes latins ‹ pax › (paix) et ‹ facere › (faire), et signifie donc littéralement « faire la paix ». Il a été utilisé pour la première fois en 1901 par le militant de la paix français Émile Arnaud. Aujourd’hui, il désigne l’opposition à la guerre pour résoudre les conflits. Il soutient que les différends devraient être réglés pacifi- quement par la diplomatie et le droit international.

Les détracteurs accusent les pacifistes d’être naïfs, lâches, impuissants, égoïstes ou de manquer de solidarité. On leur reproche même de faire le jeu de l’ennemi. Cet adversaire étant généralement présenté comme le mal incarné et une menace pour la sécurité mondiale, les militants de la paix sont rapidement accusés de soutenir, de manière consciente ou inconsciente, des dictateurs, des auteurs de violations des droits de l’Homme et, en fin de compte, des fauteurs de guerre.

Les pacifistes répliquent toutefois que résister à l’euphorie de guerre et s’engager dans des actes de désobéissance civile exige un immense courage moral. Selon eux, une paix durable ne peut être obtenue que par des moyens non violents et les négociations sont la seule voie rationnelle pour mettre fin aux carnages et trouver des solutions pragmatiques aux différends internationaux.

Cependant, la mise en œ uvre pratique de cet idéal a souvent conduit à des divisions internes. Pendant la Première Guerre mondiale, par exemple, de nombreux antimilitaristes des deux côtés ont rapidement abandonné leurs principes et se sont ralliés à l’effort de guerre national. Lors de la guerre du Kosovo en 1999, certains militants de la paix défendaient l’intervention militaire de l’OTAN pour des motifs humanitaires tandis que d’autres restaient strictement non-interventionnistes. La guerre actuelle en Ukraine divise de la même manière le mouvement pour la paix. D’un côté, les militants sont partagés entre ceux qui soutiennent la livraison d’armes offensives et ceux qui mettent l’accent sur la diplomatie. De l’autre, une rupture existe entre ceux qui considèrent que la cause profonde est la volonté de la Russie de conquérir des territoires et ceux qui voient le conflit comme le résultat de l’impérialisme américain, arguant que Washington a provoqué la guerre pour affaiblir la Russie.

Malgré les nombreuses crises qui secouent le monde aujourd’hui, un mouvement pacifiste unifié, tant au niveau national qu‘international, fait défaut, les pacifistes restant profondément divisés sur les causes des guerres actuelles et sur les méthodes nécessaires pour les surmonter.

Guerre à la guerre

Une distinction majeure au sein du pacifisme concerne l’usage de la violence. Le ‹ pacifisme absolu › la rejette totalement et promeut des actions non violentes pour s’opposer à la guerre – telles que le refus de la conscription ou l’organisation de grèves. Le ‹ pacifisme conditionnel ›, en revanche, accepte la possibilité d’actes violents dans des cas spécifiques, comme la légitime défense ou la protection des populations vulnérables. Les circonstances exactes où l’usage de la violence devient justifié reste sujet à débat.

Contrairement au pacifisme, l’antimilitarisme n’est pas intrinsèquement opposé à la guerre, mais rejette l’institutionnalisation de l’armée et la glorification de ses idéaux. Si les pacifistes sont tous antimilitaristes, les antimilitaristes ne sont pas automatiquement pacifistes. Les socialistes, les anarchistes et les communistes se sont par exemple tradi- tionnellement opposés aux armées d’État, qu’ils considèrent comme des institutions étroitement liées à l’impérialisme et au capitalisme. En même temps, ils considéraient la lutte révolutionnaire et la guerre des classes comme des conditions nécessaires à la création d’une société plus juste. Ils étaient donc antimilitaristes sans pour autant adhérer au pacifisme.

Au Luxembourg, les pacifistes ont commencé à faire entendre leur voix après la Première Guerre mondiale. Le pays ne disposant pas d’une armée, l’antimilitarisme était principalement dirigé contre les politiques agressives d’États étrangers – tout particulièrement le nazisme allemand et le fascisme italien. Avec la montée de ces deux idéologies, le pacifisme absolu a été de plus en plus marginalisé, alors que s’élevaient des voix prônant une confrontation par tous les moyens nécessaires. Le pacifisme absolu a regagné du terrain pendant la Guerre froide, face à la menace imminente d’un désastre nucléaire.

À partir des années 1990, l’émergence de nouveaux mouvements sociaux, tels que l’altermondialisme, a relancé le pacifisme et l’antimilitarisme. Le déclenchement de conflits mondiaux au Moyen-Orient, en Europe de l’Est et en Asie centrale a conduit à la création de nouveaux groupes militants tels que Jugend fir Fridden a Gerechtegkeet et la Friddensinitiativ. Aujourd’hui, la Friddens- a Solidaritéitsplattform porte la voix du mouvement anti-guerre. La plateforme s’efforce de rester aussi inclusive que possible, malgré les désaccords concernant les moyens et les méthodes pour parvenir à la paix.

Briser les épées

L’un des moyens promus par les pacifistes pour réduire le risque de guerre est la maîtrise des armements. L’effort visant à restreindre le développement, la production et le déploiement des arsenaux militaires a véritablement commencé lors des Conférences de la paix de La Haye en 1899 et 1907 lors desquelles les gouvernements se sont mis d’accord pour interdire les bombardements aériens et proscrire l’usage de gaz toxiques.

Après la Seconde Guerre mondiale, l’Organisation des Nations Unies a repris la mission du désarmement multilatéral, remportant des succès notables avec la prohibition des armes biologiques et chimiques ainsi que des traités régulant les arsenaux nucléaires. En 1988, le Luxembourg a offert à l’ONU la célèbre sculpture Non-Violence (le revolver au canon noué), créée par l’artiste suédois Carl Fredrik Reuterswärd, pour honorer son rôle dans le désarmement, la paix et la sécurité internationale. Aujourd’hui, l’un des originaux se dresse devant le siège de l’ONU à New York, tandis qu’un second original est exposé dans le quartier du Kirchberg à Luxembourg-Ville.

Un nouveau défi pressant a émergé concernant les systèmes d’armes létales autonomes (SALA) – communément appelés ‹ robots tueurs › –, qui opèrent sur le champ de bataille sans intervention humaine. Le Luxembourg reste un fervent partisan de l’établissement d’un cadre multilatéral contraignant pour les régir, bien que les efforts mondiaux n’aient pas encore abouti.

Certains des succès multilatéraux les plus significatifs ont été obtenus grâce à la pression de la société civile. La Campagne internationale pour l’interdiction des mines antipersonnel, lancée en 1992, a réussi à pousser les États à adopter la Convention d’Ottawa en 1997. Le Luxembourg a ratifié cette convention en 1999 et a par la suite détruit l’intégralité de son stock de 9 522 mines antipersonnel.

Malgré ces succès, l’efficacité à long terme des accords multilatéraux reste très vulnérable, car les États violent fréquemment les traités ou s’en retirent lors de crises géopolitiques majeures. Sept ans seulement après la seconde conférence de la paix de La Haye, le déclenchement de la Première Guerre mondiale a vu l’utilisation généralisée des bombardements aériens et des armes chimiques. Plus récemment, des États frontaliers de la Russie, y compris les États baltes et la Finlande, se sont retirés de la Convention d’Ottawa.

L’invasion de l’Ukraine par la Russie a gravement compromis les efforts mondiaux de contrôle des armements, déclenchant une expansion rapide des stocks militaires et le développement d’armes de nouvelle génération dans le monde entier. Même le Luxembourg s’est adapté à ce paysage sécuritaire en mutation, ouvrant ses portes au développement et à la production locales d’armes.

Opposition aux armes nucléaires

En octobre 1962, la crise des missiles de Cuba, qui opposa les États-Unis et l’Union soviétique, a failli plonger le monde dans une guerre nucléaire. Compte tenu de leur immense potentiel destructeur, capable de mettre en péril l’humanité entière, il était évident qu’une réglementation multilatérale du développement et de l‘utilisation des armes nucléaires était indispensable. À partir des années 1960, l’ONU adopta divers traités internationaux appelant à la réduction des arsenaux et visant à freiner leur prolifération. L’un des premiers textes majeurs fut le traité sur la non-prolifération des armes nucléaires (TNP) de 1968, qui vise à empêcher des États non dotés d’acquérir l’arme. L’adoption par l’Assemblée générale de l’ONU du traité sur l’interdiction des armes nucléaires (TIAN) en 2017 constitue un autre succès

Bien que leur existence représente en soi un progrès, ces traités n’ont pas permis d’endiguer la menace nucléaire. Depuis 1968, le nombre de pays dotés d’armes nucléaires est passé de 5 à 9. De plus, ces dernières années ont vu un relâchement du tabou entourant l’utilisation des armes, de nombreux États nucléaires ayant ouvertement menacé d’y recourir. Le développement d’armes miniatures accroît encore le risque de leur utilisation. Enfin, les puissances nucléaires et leurs alliés restent réticents à participer aux efforts multilatéraux visant à abolir les armes, les considérant comme un moyen de dissuasion. À ce jour, le Luxembourg n’est pas signataire du TIAN, tout comme les autres membres de l’OTAN.

La société civile s‘est impliquée très tôt dans la lutte contre les armes nucléaires. Au Luxembourg, l’une des principales revendications du Mouvement national pour la paix, fondé en 1949, était leur abolition totale partout dans le monde. Tout au long de la Guerre froide, des organisations telles que l’Association luxembourgeoise pour l‘utilisation pacifique de l‘énergie atomique ou la Résistance médicale aux armes nucléaires ont plaidé pour l’utilisation pacifique des nouvelles technologies. Dans les années 1960 et 1990, des manifestations ont eu lieu au Luxembourg contre les essais nucléaires, notamment ceux menés par la France et la Chine. Le point culminant de l’opposition civile furent les manifestations de grande ampleur dans les années 1980 contre le déploiement de missiles nucléaires en Europe et pour la fin de la course aux armements de part et d‘autre du rideau de fer.

En 1989, la première commune luxembourgeoise a rejoint la campagne Mayors for Peace (Maires pour la paix), lancée en 1982 par le maire d’Hiroshima. Son objectif est d’obtenir l’interdiction des armes nucléaires en mobilisant les communes et communautés locales. Le Luxembourg fut l’un des pays les plus engagés, avec plus de 50 % de ses communes participant à l’appel. La Campagne internationale pour l’abolition des armes nucléaires (ICAN), une initiative citoyenne mondiale également présente au Luxembourg, s’efforce depuis 2007 de faire pression sur les gouvernements.

Chars et missiles hors d’Europe !

L’opposition à la militarisation du Luxembourg et de l’Europe occidentale a longtemps été intimement liée à l’opposition à l’OTAN et aux contributions nationales découlant de l’appartenance à cette alliance militaire. Les critiques les plus virulentes provenaient de la gauche, notamment du Parti communiste luxembourgeois (KPL), seul parti à avoir voté contre l’adhésion du Luxembourg à l’OTAN lors des votes parlementaires du 31 mai 1949.

L’établissement de bases militaires, comme celles de Capellen en 1961 et celles de Bettembourg, Sanem et Dudelange une vingtaine d’années plus tard, a également suscité des critiques au sein de la population civile. La demande de retrait du Luxembourg de l’OTAN a culminé avec les manifestations des années 1980 lors de la crise des euromissiles. D’autres événements, tels que le programme de réarmement de l’Allemagne de l’Ouest, lancé peu de temps après les atrocités nazies afin de créer une ligne de front solide en Europe occidentale contre le bloc soviétique, ont profondément choqué la population luxembourgeoise, bien au-delà des cercles de gauche.

L’opposition à l’OTAN s’est intensifiée après l’effondrement de l’Union soviétique, lorsque l’alliance militaire a décidé de ne pas se dissoudre. En 1999, l’OTAN a lancé une campagne de bombardements en Yougoslavie sans l’aval de l’ONU. Bien que cette mesure fût illégale, l’OTAN l’a justifiée par des raisons humanitaires. Pour les militants pacifistes, l’OTAN instrumentalise depuis lors les droits humains pour justifier des interventions impérialistes à l’échelle mondiale. Certains attribuent également l’invasion russe de l’Ukraine en 2022 à l’élargissement de l’OTAN.

Dès l’adoption du traité de Maastricht de 1992, qui a ouvert la voie à une politique de défense commune, la société civile a exprimé ses craintes quant à la militarisation de l’Union européenne. Les mobilisations antimilitaristes ont coïncidé avec l’essor, en Europe et dans le monde, du mouvement altermondialiste, qui prône une économie mondiale plus démocratique et équitable. Les protestations ont culminé en 2005 avec la campagne contre le traité établissant une Constitution pour l’Europe, accusé de conduire progressivement à la création d’une puissance militaire européenne aux visées impérialistes. Dans ce contexte, la participation de l’UE – y compris du Luxembourg – à des conflits à l’étranger, notamment en Afrique et au Moyen-Orient, a été fermement condamnée.

Opposition au service militaire

Lorsque le gouvernement luxembourgeois institua le service militaire obligatoire pour les hommes le 30 novembre 1944, il justifia cette décision par des engagements internationaux découlant de nouvelles alliances, notamment des obligations envers les autres partenaires de l’OTAN. Cette position fut également soutenue par plusieurs associations de centre-droite.

Cependant, cette nouvelle situation ne fit pas l’unanimité dans un pays habitué à ne pas disposer d’une armée professionnelle. Dès 1947, des organisations – notamment des associations de jeunesse situées politiquement à gauche – réclamèrent l’abolition du service militaire obligatoire. Au cours des années 1950, des jeunes de tous bords politiques exigèrent une réduction de la durée du service de 12 à 6 mois. Ces revendications étaient motivées, en particulier, par les critiques croissantes à l’encontre des officiers accusés d’abus de pouvoir et de corruption. Progressivement, l’abolition du service militaire devint une revendication quasi unanime parmi les jeunes Luxembourgeois. Des cas de désertion sont également connus, mais ils restèrent relativement rares.

Finalement, le service militaire obligatoire fut aboli en 1967. Cette décision résultait non seulement d’une opposition grandissante, mais aussi du manque de ressources nécessaires au maintien d’une armée moderne. Le service militaire obligatoire n’a été maintenu que pour certaines professions du secteur public, comme la police, les services postaux et les douanes, avant d’être totalement aboli à la fin des années 1990. Depuis lors, l’armée luxembourgeoise est entièrement composée de volontaires.

Malgré cela, l’armée nationale est restée la cible des groupes pacifistes et antimilitaristes luxembourgeois. L’association Jugend fir Fridden a Gerechtegkeet, en particulier, s’est opposée aux campagnes de recrutement dans les écoles et les foires d’étudiants, et a organisé des sit-in et des manifestations devant les stands de l’armée ou lors des cérémonies militaires. Après l’invasion russe de l’Ukraine, le ministre de la Défense Yuriko Backes a évoqué la possibilité de rétablir le service militaire obligatoire, à l’instar d’autres pays européens. Bien que certaines voix se soient élevées contre ce projet, il n’a pas provoqué de vastes manifestations parmi les jeunes.

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