L’imprimé du 15 e siècle à la BnL

L’incunable : un imprimé avec un flair de manuscrit

Fonds des imprimés rares et précieux

Christophe Marinheiro

Les imprimés du 15e siècle occupent une place de choix dans toute bibliothèque patrimoniale. Considérant 1455 comme la date de naissance de l’imprimerie à caractères mobiles en Europe avec la Bible issue des ateliers de Johannes Gutenberg à Mayence, il devient vite clair que les imprimés encore existants du 15e siècle sont l’expression matérielle d’un monde médiéval en pleine mutation, annonciateur de la Renaissance. Mais qu’est-ce qui rend ces imprimés du 15e siècle aussi curieux ?

Le livre entre manuscrit et imprimé

L’idée de Gutenberg vient s’implanter dans un écosystème culturel et économique bien rodé, voire saturé. En effet, la rareté et la sensibilité des textes, qui connaissaient une forte demande depuis le développement des universités au 13e siècle, ont connu une circulation très réglementée. Les librairies et stationnaires faisaient partie des professionnels, qui devaient « fournir caution et prêter serment à l’Université » (Lucien Lefèvre et Henri-Jean Martin, L’apparition du livre, Paris : Albin Michel, 1971, p. 24.). Le libraire n’était pas un marchand au sens propre du terme, mais plutôt un dépositaire de livres. Vu la relative rareté des manuscrits, il les mettait plusieurs fois en vente, ce qui faisait que les manuscrits passaient de main en main pendant plusieurs générations d’étudiants et de professeurs. Ces achats et ventes ne se faisaient que sous certaines conditions ; le libraire devait annoncer publiquement les ouvrages qu’il détenait, pour éviter qu’il ne provoquât une raréfaction artificielle et une hausse des prix, ce qui avait pour conséquence qu’il était rémunéré par une commission, qui ne permettait pas de dépasser entre quatre et six deniers par volume, dépendant du statut de l’acheteur dans l’université.

À côté des libraires, il y avait les « stationnaires », dont le rôle était plus délicat. Ils exerçaient un contrôle intellectuel et économique sur la circulation des livres, car les étudiants devaient se référer à des textes ‘autorisés’ pour étudier les auteurs. Ainsi, pour permettre une multiplication de ces textes ‘authentifiés’, sans erreurs, il fallait assurer un mécanisme de contrôle pour en garantir la qualité. Celle-ci s’effectuait en permettant des copies faites uniquement à partir de manuscrits contrôlés, qui eux, étaient soigneusement revus et faits par des spécialistes contre rémunération. Ces manuscrits de base, les « exemplar » n’étaient pas demandés et copiés en bloc, mais par parties, ce qui permettait une circulation plus vaste d’un même auteur entre étudiants. Cette technique d’emprunt de manuscrits par pièces, en latin pecia (all. Pecien), correspondait généralement à deux bifeuillets d’un in-folio à deux colonnes (Wolfgang Schmitz, Grundriss der Inkunabelkunde. Das gedruckte Buch im Zeitalter des Medienwechsels, Stuttgart, Hiersemann, 2023, p. 13), et admettait un plus grand revenu par œuvre. Ces techniques de distribution présentaient deux avantages : elles permettaient de garder le savoir accessible tout en assurant un contrôle et un encadrement.

Ainsi, l’imprimerie est, au départ, perçue comme disruptive, car elle bouscule le travail des professionnels du livre, qui jusque-là étaient bien établis. La raison pour laquelle le livre supplantera le manuscrit à la longue est moins due à sa technique qu’à ce qu’elle permet : Une circulation des idées à plus grande échelle et à moindre prix. Avant de passer à ce point, contextualisons d’abord les aspects techniques du livre imprimé au 15e siècle.

La structuration du savoir sur le papier

En s’imposant en faux dans le marché du livre, l’imprimé jouit d’abord d’une grande liberté, puisqu’il n’est pas obligé de suivre les courants de pensée. D’autre part, il est bien obligé de se faire une place dans un marché où l’Église catholique et l’enseignement sont les principaux commanditaires. D’ailleurs, le choix d’imprimer la Bible en 1455 témoigne de la volonté de Gutenberg de s’imposer sur ce marché. Après une première période de relative liberté, les années 1480 voient une première forme de standardisation (W. Schmitz, p. 30 sqq.). Une première évolution concerne la taille des imprimés ; après les grands formats in-folio, des caractères plus petits sont utilisés, permettant des formats in-4° et in-8°, ce qui rend le livre bien moins cher, dans la mesure où le petit format permet une plus grande diffusion à moindre coût. Avec une plus grande diffusion de l’écrit, le statut de l’imprimeur prend de l’importance, ce qui est montré par les marques d’imprimeurs plus ou moins importantes dans les colophons. D’autre part, la possibilité de la multiplication d’erreurs, maîtrisée dans le monde des manuscrits par l’« exemplar », devient de plus en plus grande, ce qui génère une nouvelle réflexion sur la possibilité de garantir un texte authentique et l’assurance d’une intégrité morale. Pour garantir celles-ci, l’approbation ecclésiastique et l’octroi de l’imprimatur sont inventés.

Mention de responsabilité entre colophon et page de garde : Les premiers pas vers la page de titre

Ceci se traduit, à un niveau technique, par une normalisation de ces informations. Au départ, elles se trouvent (ou pas) au niveau du colophon (terme venant du grec κολοφών, signifiant pointe, sommet, et au sens figuré, couronnement, achèvement), utilisé à l’ère des manuscrits en Europe à partir du 13e siècle. Les informations du scribe, de la date, du texte que la partie du manuscrit contient, se trouvent à la fin de l’ouvrage. La première page de l’imprimé contient souvent la formulation « Incipit », dénotant qu’ici « commence » l’œuvre, suivi de ce dont elle traite, une tradition issue des manuscrits. La première page ouvrant l’ouvrage s’avère être celle qui est la plus regardée et donc, celle qui à la longue, se salit le plus. Pour éviter cela, on inventa la garde, feuille mise entre le plat et la première page, pour « garder » la première page. Ce feuillet de garde peut être collé au contre-plat, devenant ainsi une contre-garde. Mais il peut aussi être d’une taille d’un bifeuillet, et former la contre-garde et la garde. En tout cas, ce feuillet de garde est souvent utilisé par le propriétaire pour apposer une marque d’appartenance ou de provenance, un titre ou une table de matière dite « à continet ». Or, ce feuillet, qui représente une page blanche qui n’appelle qu’à l’écriture, commence à être utilisée pour indiquer d’abord un titre, puis aussi un auteur. Mais nous n’y trouvons pas encore les mentions de responsabilité comme l’imprimeur, l’année d’édition ou des informations sur l’ouvrage. Cet usage ne sera définitivement accepté que vers 1530 pour devenir la ‘page de titre’.

Dans les cas exposés ici, nous avons soit des pages laissées blanches par l’imprimeur, soit des pages de titre très rudimentaires (Inc 130, Malleus maleficarum), agrémentées de marques de provenance.

Les colophons n’indiquent pas uniquement des mentions de responsabilité, telles que « cette œuvre a été imprimée par tel et tel, le x du mois de l’année du Seigneur 14xx », mais peuvent aussi renfermer le registre des signatures, permettant au relieur de comprendre comment les cahiers doivent se suivre et être reliés.

Structurer le texte tout en couleur

Le colophon n’est pourtant pas la seule survivance du manuscrit que l’on retrouve dans l’imprimé. Les lettrines d’attente et les rubriques transmettent bien les habitudes des lecteurs de manuscrits. En effet, les manuscrits étaient laissés aux enlumineurs pour le décor, tradition restée avec les imprimés, ce qui explique que les initiales sont souvent décorées. Pour que l’enlumineur sache quelle lettre insérer à la main, les imprimeurs utilisaient des lettrines d’attente. En outre, la densité du texte sur la page, l’agencement hérité du manuscrit, rendait le texte difficilement lisible, puisque la structure n’apparaissait pas au premier coup d’œil. Pour pallier à ce problème, différents incunables présentent chaque début de phrase en couleur rouge en mettant un trait sur la majuscule commençant la phrase. La rubrica, donnant le terme français rubrique, signifiant rouge, indique au départ des para-textes (c.-à-d. des textes structurant un texte tel des titres), qui sautait aux yeux, puisqu’elle faisait ressortir la structure du texte en brisant l’aspect monochrome. Mais l’utilisation de la couleur rouge ne se limite pas aux para-textes. Très vite, la couleur rouge est également utilisée par les imprimeurs eux-mêmes pour distinguer les strates de texte.

Ces techniques d’enlumineur et de rubricateur, issues des traditions médiévales, nécessitaient une main-d’œuvre, ce qui demandait des ressources financières et du temps, vu que ces corps de métiers n’étaient plus forcément installés au même endroit. Par ailleurs, les ouvrages étaient lisibles sans ces techniques, ce qui les reléguait de plus en plus à un statut d’ornement, voire de luxe.

Le succès de l’imprimé par rapport au manuscrit est néanmoins dû à sa capacité d’influence plus grande.

Le livre comme vecteur d’idées

Permettons-nous un petit anachronisme et demandons-nous ce qui a permis à l’internet, puis aux réseaux sociaux de s’implanter avec une telle rapidité dans nos sociétés. La réponse est claire : l’internet brise la distance, nous permettant de parler avec des personnes à l’autre bout du monde grâce aux visioconférences. Les réseaux sociaux nous donnent l’opportunité de communiquer avec un groupe énorme de personnes, de faire circuler des idées en quelques clics. Si nous nous tournons maintenant vers le 15e siècle, nous observons des similitudes : le manuscrit, dont la reproduction était très encadrée, passait de main en main et la connaissance était transmise de la même manière. Avec l’imprimé, l’« exemplar » devient l’un des exemplaires d’une édition tirée à des centaines d’exemplaires. Le nombre de ces exemplaires connaît alors un rayonnement plus important, car des marchands les acheminent aux quatre coins du monde. Avec les livres, ce sont les idées qui circulent plus rapidement. Ainsi, tout comme le papier a été le support matériel de la divulgation de l’islam, l’imprimé a été le support matériel de l’essor de la culture européenne dans les différents champs du savoir, dont nous voulons donner quelques exemples ici.

BnL Inc 113 : Indulgence avec cachet - Indulgence imprimée par Johann Reger sur parchemin, qui présente encore le cachet lui conférant toute l’autorité ecclésiastique. Elle a été émise au nom de Johannes Breyer de Kempten le 25 avril 1488. Nous voyons ici la forme de la datation entre manuscrit et imprimé, que les plus anciens d’entre nos lectrices et lecteurs ont encore connue avant l’avènement des formulaires numériques. (GW M30718)

La recherche du salut à tout prix ?

L’Église sut très rapidement tirer profit de cette nouvelle technique. En effet, la technique d’impression n’était pas seulement utile pour l’impression de grandes œuvres, telles des bibles ou des œuvres théologiques, mais se présentait comme une excellente technique pour la reproduction de courts textes, semblable à des formulaires de nos jours, où des champs étaient laissés libres pour être remplis manuellement. Cela rendait la transaction par l’écrit bien plus facile et bien moins chère. Ce fut le cas des indulgences, dont nous présentons ici un exemplaire. Cette indulgence (BnL Inc 113), dont il n’existe que six autres exemplaires conservés par des institutions publiques selon le Gesamtkatalog der Wiegendrucke 1, est imprimée sur parchemin et présente encore le cachet lui conférant toute l’autorité ecclésiastique. Elle a été émise au nom de Johannes Breyer de Kempten le 25 avril 1488. Nous voyons ici la forme de la datation entre manuscrit et imprimé, que les plus anciens de nos lectrices et lecteurs ont encore connue avant l’avènement des formulaires numériques.

Pour montrer l’éventail des écrits théologiques, nous présentons ici également un autre incunable, dont l’intention était la recherche du salut, mais dont les effets laissèrent des traces indélébiles dans l’histoire : le Marteau des sorcières (all. Hexenhammer), de son nom latin Malleus maleficarum. Selon Moira Smith, cet ouvrage « rivalise avec Mein Kampf en tant qu'un des livres les plus infâmes et les plus méprisés » 2, puisqu’il devint l’ouvrage de référence en droit pour inculper, surtout des femmes, de sorcellerie. Cet écrit de démonologie, écrit par le dominicain Heinrich Kramer (1430–1505), de son nom latin Henricus Institoris, fut imprimé pour la première fois à Spire chez Peter Drach en avril 1487. Notre exemplaire est issu d’une édition plus tardive de 1490, mais du même imprimeur 3. Malheureusement, sa provenance ne nous renseigne pas sur l’utilisation qui en a été faite.

Cependant, l’auteur était contesté encore avant la rédaction de l’ouvrage, et ces critiques ont, dès l’apparition de l’ouvrage, mis en doute les méthodes proposées dans l’œuvre. En effet, Jacob Sprenger (1435-1495), dominicain lui-aussi qui est souvent cité comme co-auteur, semble au moment de la rédaction s’être détaché de Kramer pour ses vues trop radicales. Armé de la Bulle papale Summis desiderantes affectibus (fr. : « Désireux d’ardeur suprême »), rédigée par le pape Innocence VIII (1432–1492) à sa demande en 1484, qui lui conférait des pouvoirs pour poursuivre des procès de sorcellerie en Allemagne, il s’installa à Innsbruck dès 1485. Les méthodes d’interrogations d’Helena Scheuberin, femme d’un notable de la ville, fit scandale, ce qui obligea Georg Golser, évêque du diocèse de Bressanone (all. Brixen) à mettre en place une commission pour vérifier le bon déroulement. Dès cet instant, les procédures utilisées par Kramer sont mises en doute. Obligé de quitter la ville, Kramer n’en reste pas là. Il rédige cet ouvrage et met tout en œuvre pour lui conférer de l’autorité. Celui-ci s’ouvre avec la Bulle (f. a2r), suivie au verso, de l’approbation du notariat de l’université de Cologne. Cette dernière est mise en doute, car elle ne se retrouve que dans des ouvrages imprimés en dehors du territoire de l’archidiocèse de Cologne. Par ailleurs, il utilise différentes autorités pour étayer ses thèses, telles Thomas d’Aquin ou saint Augustin. Toutefois, l’Inquisition espagnole, qui n’était pas connue pour sa clémence, a rejeté cet écrit, le jugeant basé sur des superstitions. Dans l’Église, plusieurs auteurs ont jusqu’au 18e siècle, toujours critiqué l’ouvrage comme infondé pour diverses raisons, que nous considérerions aujourd’hui comme idéologiques. Nous montrons ici le f. a2r, ouvrant l’œuvre avec le texte de la Bulle papale Summis desiderantes affectibus, sous le titre : Tenor bullae apostolicae adversus haeresim maleficarum cum approbatione et subscriptione doctorum almae universitatis Coloniensis in sequentem tractatum. (Contenu de la bulle apostolique contre l’hérésie des sorcières avec l’approbation et la souscription des docteurs de l’Université de Cologne).

Ces deux textes, l’Indulgence et le Marteau des sorcières démontrent le souci de cette société pour le salut de l’âme.

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