Un best-seller médiéval à la BnL
Le fragment BnL, Ms 872/24
Parmi les œuvres vernaculaires les plus influentes du Moyen Âge, on compte la Divina Commedia (1308–1320) de Dante Alighieri ainsi que le Roman de la Rose (vers 1230 et vers 1275–1280) de Guillaume de Lorris et de Jean de Meun. Alors que la BnL ne possède pas, jusqu’à présent, de témoin manuscrit médiéval d’un texte en italien, et donc a fortiori, pas de l’œuvre principale de Dante, elle conserve néanmoins un fragment du Roman de la Rose, tout comme la Section historique de l’Institut Grand-Ducal d’ailleurs.
Le Roman de la Rose a connu un tel succès que l’on dénombre de nombreuses copies manuscrites et 43 éditions anciennes (imprimées avant 1540). La base de données « Archives de littérature du Moyen Âge » (ARLIMA) en recense plus de 260 manuscrits, ainsi que 35 fragments ou extraits 1. Une experte française estime même qu’il y aurait entre 600 et 700 témoins manuscrits. S’y ajoutent des traductions et adaptations en italien, néerlandais, anglais et français. Son influence est si considérable que l’écrivain Umberto Eco (1932–2016) a choisi comme titre de son roman un titre qui y fait indubitablement référence : Il nome della rosa (1980). Ce best-seller mondial a été à son tour adapté par Jean-Jacques Annaud (1943–) dans The Name of the Rose (1986), qui a également rencontré un succès fulgurant et a reçu deux BAFTA Awards. On pourrait presque dire que c’est une success story sans fin.
Le Roman de la Rose est un poème de près de 22.000 vers octosyllabiques, divisé en deux parties. Il raconte, sous la forme d’un rêve allégorique, la conquête par le narrateur de la Rose, qui représente la jeune fille aimée. Lori J. Walters retient que « Jean de Meu[n] conclut le récit avec une description grivoise de la cueillette de la Rose, teintée de déception, en discordance avec la conception idéalisée que se fait Guillaume de la quête de l’amour 2. » Les deux auteurs ont promis de dévoiler le sens caché du songe. Mais en fin de compte, le sens caché reste inaccessible.
Le fragment du Roman de la Rose conservé à la BnL (Ms 872/24) mesure 23 x 3,5 cm et date de la fin du 13e siècle, donc probablement encore du vivant de Jean de Meun. Il comprend les vers 16.914–16.920 et 16.665–16.743 3 du poème. La première section textuelle commence avec « [S’el n’a]uoit sa clarté joi[euse] … » et se termine par « … [Qui sont] causes de melodie[s] ». La raison de cet ordre erroné, c’est-à-dire le passage du vers 16.920 au vers 16.665, n’est pas claire. Cette erreur était sans doute déjà présente dans son modèle. Le fragment a été recyclé pour renforcer la reliure d’un imprimé de 1548 (Thesaurus linguae sanctae ; BnL, FA 39-5-13), ce qui explique en partie sa survie. Le fragment est désormais restauré et séparé de son ancien support. Ironiquement, c’est aujourd’hui ce matériau recyclable qui est plus prisé que son ancien support.
Traduction des vers 16.665–16.676 (numérotation d’après Lecoy)
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En vers modernes
Les portes de ta bouche accroche,
Pour fuir et péril et reproche. »
Oui, quiconque aurait l’homme cher
Lui devrait ce sermon prêcher
Que tous des femmes se gardassent
Et que jamais ne s’y fiassent.]
Mais ceci pour vous n’ai pas dit,
Car vous avez, sans contredit,
Toujours été loyale et pure.
Du reste, affirme l’Écriture,
Tant Dieu vous a donné sens fin
Que vous êtes sage sans fin.Marteau Pierre (éd. et trad.), Le Roman de la Rose par Guillaume de Lorris et Jean de Meung, Paris, 1879, t. IV, p. 55 (avec une autre numérotation des vers : 17.597–17.608). -
En prose
garde la porte de ta bouche afin d’éviter le danger et les reproches. » Ce sermon, quiconque a de l’amour pour les hommes, devrait le prêcher, afin que tous se gardent des femmes et que jamais il[s] ne s’y fient. Mais ce n’est pas pour vous que j’ai dit cela, car vous, vous avez incontestablement toujours été loyale et constante. Les textes d’ailleurs affirment que Dieu vous a donné une intelligence si pure que vous êtes éternellement sage. »
Guillaume de Lorris et Jean de Meun, Le Roman de la Rose. Édition d’après les manuscrits BN 12786 et BN 378, trad. par Armand Strubel, Paris, 1992, p. 967.
Dans cette traduction de Pierre Marteau, cet extrait fait partie du chapitre XCV, dont la rubrique (« Comment le fol Mary couart […], et elle s’ame. »), présente dans certains manuscrits, résume ce chapitre de la façon suivante (ici traduit par nous) : Comment le mari stupide et lâche se met lui-même la corde au cou, lorsqu’il révèle son secret à sa femme, perdant ainsi son corps et elle, son âme.
Quant au feuillet conservé à l’Institut Grand-Ducal (Esch-sur-Alzette, Archives nationales, SHL-Abt15-0063/4) 4, il est plus grand (32,5 x 25 cm) mais plus tardif (1401–1450). Il reproduit un extrait situé au début du poème (d’après Lecoy vers 346–476). Il devait être doté de miniatures, mais les espaces sont restés vierges.
Des descriptions plus détaillées de ces deux témoins fragmentaires figureront dans le troisième volume (Die Handschriften kleiner und unbestimmter Provenienzen) des catalogues de manuscrits du Grand-Duché de Luxembourg, actuellement en cours de rédaction par Thomas Falmagne.
Le fait que l’exemplaire fragmentaire de la BnL ne figure pas dans des ouvrages importants de la riche littérature consacrée à cette œuvre majeure, comme La Nouvelle Bibliographie du Roman de la Rose. Supplément & Index général par Herman Braet, Leuven, 2025 (voir p. 96) et le fait qu’il n’est pas encore intégré dans la « Roman de la Rose Digital Library 5 », un projet commun de la Johns Hopkins University et de la Bibliothèque nationale de France, souligne une fois de plus l’importance de ce projet de catalogage à long terme.
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