Le souvenir d’un Grand Tour ? Barthélémy Namur (1729–1779) et le corps humain
Quel point commun existe-t-il entre les statues des saints Augustin et Pierre Fourier, installées à l’église St-Michel à Luxembourg, et une horloge murale de type Kappauer 1, conservée au Musée national d’archéologie, d’histoire et d’art (MNAHA) ? Toutes les trois sont des œuvres de Barthélémy Namur (1729–1779) 2, fils d’Henri Namur et de Catherine Krips. Ce menuisier-sculpteur d’œuvres d’art en bois et en pierre, membre de la confrérie de St-Thiébaut, est loin d’être un inconnu au Luxembourg. Il a réalisé plusieurs statues, du mobilier et des éléments architecturaux qui ornent des églises et des bâtiments civils au Luxembourg et en Belgique.
On peut citer entre autres les églises de Reckange, de Sandweiler et d’Attert, ainsi que l’Hôtel St-Maximin et l’ancien Collège des jésuites à Luxembourg. Auguste Neyen (*1809–†1882) estime que « ses œuvres […] offrent dans leurs proportions, leur attitude et leur expression bien des caractères de talent ». Dans un article paru en 1933 3, Barthélémy Namur est même considéré comme étant le plus grand sculpteur luxembourgeois de son temps.
Toutefois il est moins connu que Namur a laissé un manuscrit sur papier (Luxembourg, BnL, Ms 283) qui semble témoigner d’un Grand Tour, c’est-à-dire d’un long voyage de formation, effectué dans la péninsule italienne entre 1758 et 1759. À notre connaissance, de brèves mentions de ce manuscrit figurent seulement dans la bibliographie de Martin Blum/Carlo Hury (1981), le mémoire de fin de stage de Marc Schoellen (1988), dans le livre de Charles Marie Ternes sur le territoire luxembourgeois à l’époque romaine (1991) et dans l’ouvrage de Jean-Luc Mousset sur le meuble luxembourgeois (1995). L’historien de l’antiquité Ternes (*1939–†2004) l’a consulté en 1989 et a envisagé de le publier, ce qui témoigne de l’intérêt scientifique de ce manuscrit. Le voyage de Namur en Italie aurait eu lieu une décennie après la fin de sa période d’apprentissage de six ans chez le distingué sculpteur nobressartois Martin Jacques (*1703–†1773), qui s’est installé à Longwy.
Ce manuscrit, fort de 54 feuillets numérotés (34 x 22 cm) et relié en 1979, s’intitule Recueil Deren besten Antiquitäten zu finden in verschiedenen Orteren besonders in Rom. Alle Mit ihren Proportionen bezeignet Auf Academische Art. Il s’agit du seul manuscrit artistico-littéraire de Namur connu à ce jour. Sur la page de titre, il se présente comme sculpteur (« Bildhauer ») et citoyen de la ville de Luxembourg. Malheureusement ni la date d’acquisition par la BnL ni sa provenance ne sont connues.
Le document comprend, dans sa première partie (f. 5–32 = planches 1–28), des dessins minutieux de sculptures conservées jadis à Rome et, dans sa deuxième partie (f. 33–52), une série de 20 gravures collées représentant des détails de corps humain ou hippique. Il s’agit d’un véritable manuel de référence pour des dessinateurs ou des sculpteurs. Les dessins, qui semblent avoir été réalisés d’après les statues elles-mêmes, sont en réalité des copies manuelles de l’ouvrage Des Menschlichen Leibes Proportionen de Gérard Audran 4.
À noter que les statues reproduites dans le livre d’Audran ne correspondent pas toutes exactement à la réalité. Le graveur Audran (*1640–†1703) a parfois ajouté ou supprimé des détails (p. ex. la deuxième main de la Vénus de Médicis) pour mieux indiquer les dimensions de la statue. En d’autres occasions il a également inversé la partie gauche et la partie droite : ainsi, la massue d’Hercule et le rocher en-dessous de celle-ci se trouvent à la droite du demi-dieu sur la reproduction, alors qu’ils sont à gauche dans la statue actuelle. À noter encore que la partie génitale est remplacée par une simple courbe.
Les planches gravées (numéros 1–13, 15–17, 20–22 et 24) et réarrangées dans la deuxième partie du manuscrit sont extraites de l’ouvrage Li primi elementi della simmetria […] de Philipp Esengren vers 1650 5. On y trouve notamment différents exemples d’yeux (f. 33–34) ou de mains (f. 38, 40) pour s’en inspirer ou les imiter.
Ainsi les deux parties du manuscrit ne sont donc pas le souvenir d’un Grand Tour qu’aurait fait Barthélémy Namur en Italie. On ne peut cacher une certaine déception du fait que le manuscrit n’est pas un produit original au sens strict du terme, puisque Barthélémy Namur ne s’est pas déplacé lui-même en Italie pour exécuter ses dessins sur place. Néanmoins ce manuscrit témoigne de son talent de copiste et souligne son ambition de perfectionner ses propres œuvres plastiques en apprenant des maîtres incontestés de la sculpture gréco-romaine. Malgré les correctifs apportés, il faut admettre que le recueil garde un charme indéniable. Il reste à déterminer comment Namur a pu se procurer au Luxembourg ces deux ouvrages spécialisés et peu communs. En tout cas, ni l’un ni l’autre ne sont répertoriés dans le catalogue collectif luxembourgeois.
En raison de la production de ce manuscrit, le sculpteur Barthélémy Namur est retenu pour faire l’objet d’une entrée dans le troisième volume du Verfasserlexikon der Luxemburger Autoren. Cette notice permettra d’enrichir nos connaissances sur cet artiste luxembourgeois de renom et de le faire connaître à un public international.
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