Ligne captive, couleur en liberté
Tina Gillen et la pensée graphique de la peintureVue d’en haut, cadrée dans un ovale presque parfait, une scène se déploie : un barrage, un plan d’eau, une pente inclinée bordée de collines. L’image est limpide et pourtant étrange. Les formes géométriques dominent, la couleur s’impose en aplats francs — bleu du ciel et de l’eau, vert de la végétation, brun et gris du béton. Rien n’y est fortuit, rien n’est narratif.
Cette sérigraphie intitulée Waterchute (1997) appartient aux débuts de Tina Gillen, qui a représenté le Grand-Duché à la Biennale de Venise en 2022 avec son installation de peintures de grand format Forms of Life. Dans ses estampes, le paysage semble vu à distance, suspendu dans une sorte de flottement. Le barrage d’eau y apparaît comme une métaphore du contrôle — celui de l’eau, mais aussi celui du regard. Le paysage devient une construction mentale sur la manière dont nous percevons et ordonnons le monde — ici à travers d’un cadre ovale agissant comme une lentille qui circonscrit la vision. Par ce jeu de réduction et de cadrage, Gillen interroge déjà, à la fin des années 1990, le rapport entre structure et fluidité, entre image et architecture. Le paysage y est en apesanteur, presque silencieux : un fragment de réalité devenu surface de pensée et d’émotion.
Les techniques d’impression que l’artiste explore alors ne sont pas anodines. Un paysage monochrome, Bateau sur l’eau, date de la période où Tina Gillen faisait des gravures sur bois et linoléum. Elle s’appuie ici sur une photographie d’une péniche de poissonnier prise à Collioure. La surface de l’eau, le ciel, une grande partie du bateau et une figure enveloppée dans un voile sont traduits par un vaste aplat d’encre bleu vif, traversé de blancs obtenus par le retrait de matière sur la matrice. Cet intérêt pour la déconstruction et la reconstruction de l’image constitue déjà un fil directeur que l’on retrouvera dans ses sérigraphies.
Dérivée de procédés industriels au début du XXe siècle, la sérigraphie offre un espace d’expérimentation avec la couleur, les matériaux et les surfaces. Imprimer sur papier, toile, textile ou métal devient un acte de liberté : les couches se superposent, les teintes varient, chaque tirage devient un champ d’essai. Contrairement à la lithographie, plus proche de la peinture, ou de la taille-douce, la sérigraphie ne requiert ni presse ni lourde infrastructure — ce qui en a fait un médium privilégié pour les démarches expérimentales. Dans l’histoire du XXᵉ siècle, elle est passée du monde de la publicité à celui de l’art, notamment à partir des années 1930, quand Anthony Warhol l’introduisit sur la scène new-yorkaise.
Au Luxembourg, la technique a d’abord servi à diffuser des images artistiques en grand nombre, souvent sous forme de reproductions décoratives de peintures. Si ces éditions ont contribué à démocratiser l’accès à l’art, elles ont aussi brouillé la frontière entre estampe originale et reproduction. Gillen, elle, inverse ce rapport : dans ses mains, le multiple devient outil de réflexion, non de diffusion. Ses séries d’épreuves colorées – en brun, bleu ou noir – ne forment pas une édition au sens commercial. Ce sont des variations expérimentales, des versions d’une même idée. Plutôt que de multiplier, Gillen déconstruit et reconstruit. Ce procédé, constitutif de sa pratique, préfigure la simplification et la réduction à l’essentiel qui marqueront ensuite sa peinture. Chaque tirage est une étape de pensée, une tentative d’équilibrer rigueur et liberté.
Née en 1972 à Luxembourg, formée à Vienne et à Anvers avant un passage à la Rijksakademie d’Amsterdam, Tina Gillen s’est imposée par une peinture qui conjugue réflexion et intuition. Son travail évolue entre figuration et abstraction, entre environnement bâti et nature, entre observation du monde et expérience du visible. Elle puise dans la photographie, les cartes postales ou les images médiatiques, qu’elle isole et réassemble dans une approche conceptuelle. « Le médium photographique m’aide à fixer l’impression immédiate avant qu’elle ne s’efface », explique-t-elle 2008 dans un entretien. (Oliver Zybok (Hg): Tina Gillen, Necessary journey. Ostfildern: Cantz, 2008, S. 6.) En isolant le motif, elle l’engage dans un processus de déconstruction qui en préserve la lisibilité tout en lui conférant une dimension de flottement. Waterchute condense ce geste : l’architecture y devient forme pure, suspendue dans un espace sans gravité ; la mécanique du barrage devient métaphore du regard qui structure, contient et, dans le même mouvement, s’abandonne à la fluidité du visible.
Cette approche traverse toute son œuvre. Dans sa pratique picturale, la gravure n’est pas un exercice parallèle, mais un noyau conceptuel. Elle lui permet de réfléchir aux conditions mêmes de la représentation : comment traduire le réel sans en figer l’image ? Comment passer de la ligne à la couleur, de la structure à l’ouverture ? Ces questions trouvent aujourd’hui une résonance particulière dans ses toiles, où la peinture s’ouvre à l’espace architectural et à la déambulation du visiteur. Ce que Waterchute proposait comme image — un espace suspendu entre contrôle et liberté — devient expérience physique dans la peinture.
En 2023, Tina Gillen a fait don à la Bibliothèque nationale du Luxembourg de l’intégralité de son œuvre imprimée. Cette donation, rare par son ampleur et sa cohérence, offre un aperçu précieux de la genèse de son langage visuel. On y lit l’évolution d’une artiste qui, dès ses débuts, a fait de l’estampe un instrument de pensée plutôt qu’un simple support technique. Dans ces feuilles, la ligne n’est jamais contrainte ; elle prépare la libération de la couleur. Chaque sérigraphie agit comme une maquette mentale où s’élabore la logique spatiale de ses futures peintures.
C’est ce dialogue entre rigueur graphique et liberté picturale que met aujourd’hui en lumière l’exposition Ligne captive, couleur en liberté à la Bibliothèque nationale. Elle réunit des ouvrages et des estampes qui interrogent la relation entre dessin et peinture, technique et concept, tout en rendant hommage à la cohérence d’un parcours où chaque image est pensée, construite et libérée.
En réduisant la forme, en épurant le motif, Tina Gillen nous rappelle que toute image est une construction fragile — un équilibre entre ce que nous voyons et ce que nous pensons voir. Dans son œuvre, la ligne ne retient pas la couleur : elle lui ouvre un espace.
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