La physique des parchemins

Le cas des manuscrits d’Orval

de Olivier Deparis*

 

Les manuscrits de l’ancienne abbaye cistercienne d’Orval (fondée en 1131), conservés à la Bibliothèque nationale du Luxembourg (BnL), auxquels s’ajoutent les manuscrits conservés au Grand Séminaire de Luxembourg, constituent un patrimoine majeur luxembourgeois.

Forte au total de 85 manuscrits écrits sur parchemin, la collection d’Orval est l’une des dix bibliothèques médiévales les mieux préservées pour la zone géographique correspondant à l’espace belge actuel. Plusieurs de ces manuscrits sont considérés comme des pièces patrimoniales et historiques majeures, tant par les historiens que par les historiens de l’art (citons, à titre d’exemple, le manuscrit partiellement autographe des Gesta episcoporum Leodiensium du moine Gilles d’Orval). La BnL détient dans ses collections à peu près les trois quarts du corpus d’Orval – soit un total de 68 manuscrits. Tous ces manuscrits ont fait l’objet d’une description en profondeur par Thomas Falmagne, expert auprès de la BnL, qui, dans son catalogue publié en 2017, en a livré des notices codicologiques détaillées.

Ms. mosan du 3e quart du 12e siècle. Parchemin en veau. Pline l’Ancien, «Histoire naturelle », fin du livre 30, début du livre 31. Division du texte relevé par un jeu de couleurs. [Col. B] Début du livre 31 signalé par initiale fleuronnée: corps de la lettre doré, rinceaux verts, rouges et blancs sur fond bleu.

Le projet « Orval » s’inscrit dans un ensemble plus vaste de recherches transdisciplinaires menées à l’Université de Namur dont un des multiples objectifs est d’explorer les modes de production des livres manuscrits au Moyen Âge en mêlant une étude codicologique classique et des analyses par des techniques expérimentales de pointe qui ressortent à la bio-archéologie. Le but de ces analyses étant d’identifier l’espèce animale du parchemin au niveau moléculaire, un tel projet n’a été possible que grâce à l’introduction récente (2015) par des chercheurs de l’Université de York (Royaume-Uni) d’une méthode non-invasive de prélèvement de quantités infimes de collagène, protéine constitutive de la peau animale et spécifique à chaque espèce. Cette méthode de prélèvement, empruntée au domaine de la conservation, consiste en un gommage très léger de la surface non écrite du parchemin, typiquement sur les bords des feuillets, qui ne laisse aucune trace visible, les épluchures de gomme ainsi récoltées dans une éprouvette contenant des molécules de collagène dont l’analyse par des méthodes protéomiques permet d’identifier l’espèce animale à l’origine du parchemin.

L’ampleur inédite de cette étude peut d’abord être appréciée en considérant le nombre d’échantillons prélevés et analysés : 1490. Il a fallu plusieurs mois pour analyser la totalité de ces échantillons. L’identification des espèces animales utilisées pour produire les parchemins médiévaux est, du point de vue des sciences exactes, la question centrale du projet. Du point de vue historique, nous tentons d’observer s’il existe : i) des évolutions chronologiques quant à l’utilisation des espèces animales servant à produire le parchemin ; ii) des différences entre les manuscrits produits au sein du scriptorium Orval (actif principalement au XIIIe siècle) et ceux produits à l’extérieur de l’abbaye et acquis par cette dernière à travers des achats, échanges ou legs ; iii) des liens entre les types de peaux utilisées et les caractéristiques codicologiques ou le contenu des manuscrits.

Le corpus des 68 manuscrits provenant de l’abbaye d’Orval et aujourd’hui conservé à la BnL correspond à 118 unités codicologiques, dont les plus anciennes remontent à l’époque carolingienne et la plus récente au XVIIe siècle.  L’immense majorité du corpus a néanmoins été produite entre la seconde moitié du XIIe siècle et le début du XIVe siècle. Au sein de ce corpus, un premier ensemble est formé par les unités codicologiques réalisées au sein du scriptorium d’Orval, actif au cours des deux premiers tiers du XIIIe siècle. Les autres unités codicologiques sont des productions réalisées à l’extérieur de cet atelier d’écriture, mais qui ont intégré la bibliothèque de l’abbaye au fil du temps et selon des modalités diverses (achats, échanges, legs, etc.). Il s’agit d’un ensemble beaucoup plus hétérogène du point de vue des origines géographiques, certains manuscrits ayant été écrits en Italie, tandis que d’autres l’ont été à Paris ou dans le bassin rhénan, par exemple.

Les analyses ont établi que les trois types de peau habituels (mouton, veau et chèvre) se rencontrent au sein du corpus de manuscrits, et ce tant au sein de la production du scriptorium d’Orval que parmi celle extérieure à celui-ci. Ces types de peaux ne sont cependant pas présents en des proportions équivalentes. Sur l’ensemble du corpus, le mouton occupe une position nettement dominante (63 %), loin devant le veau (30 %) et la chèvre (4 %). À Orval, cependant, la forte utilisation du veau apparaît si l’on place les données sur une frise chronologique. Elle laisse entrevoir que la prédominance du veau se manifeste au cours du premier tiers du XIIIe siècle et non durant le second tiers. En l’état actuel des choses, il semble donc assez clair que les scribes d’Orval ne recouraient ni exclusivement ni préférentiellement à un type précis de parchemin pour la réalisation des manuscrits de la bibliothèque.

Il ressort de cette enquête menée sur le corpus d’Orval qu’aux XIIe et XIIIe siècles les médiévaux semblent faire un usage différencié du parchemin. Alors que les manuscrits de bibliothèque du fonds de l’abbaye peuvent être indifféremment écrits sur peau de mouton ou de veau, il n’en va pas de même pour les actes juridiques (les chartes d’Orval ayant aussi été analysées dans un autre volet du projet « Orval »), qui semblent très majoritairement écrits sur des parchemins de mouton. En ce qui concerne les manuscrits de bibliothèque, le choix du type de parchemin employé ne semble ni découler de critères directement textuels ni de critères chronologiques. La « qualité » de l’objet manuscrit semble par contre avoir plus d’importance, les unités codicologiques les plus réussies et les plus décorées étant généralement rédigées sur peau de veau plutôt que sur peau de mouton. Il ne fait d’ailleurs aucun doute que les moines d’Orval étaient en mesure de distinguer les peaux de mouton de celles de veau, car on remarque que les unités codicologiques sont presque toujours homogènes du point de vue du support … Si la nature du support n’avait eu aucune importance à leurs yeux, on noterait sans doute de régulières variations, avec des passages d’un type de peau à un autre. Or, il n’en est rien.

 

* Olivier Deparis est professeur de physique à l’Université de Namur. Il est docteur en sciences appliquées ; ses domaines de recherche couvrent e.a. la photonique, l’ingénierie optique et les sciences des matériaux.

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